Bolt pénètre enfin dans l’appartement. Dedans, à peine plus de lumière que celle fournie par son téléphone : un mince ajout de pâleurs orangées, une touche de jonquille qui tache un bout du tapis, quelques abacules de teintes pastel s’infiltrant par les fenêtres brisées. On a recouvert la majorité d’entre elles de grandes bâches de plastique blanc qui, sous les courants d’air, se gonflent, se dégonflent, claquent, font des voiles à l’immeuble qui pourtant reste à quai indifféremment, font des fantômes au fond de la cuisine et du salon possédant tout le blafard, tout le voletant nécessaire à l’épouvante, or mal le murmure frissonnant, font donc des voiles et des fantômes également ratés. C’est un appartement de famille se contentant de quelques classiques : des divans, des patères, des crédences, une chaîne de cinéma-maison holograpique et plusieurs arrangements floraux virtuels. Or tout est vétuste, endommagé, dysfonctionnel – espérons que la famille ne le fut pas autant.
Dans le vestibule s’égaillent des cadres à écran plasma, mais ne nous énervons pas : ils sont cassés, tous, ainsi que les diaporamas holographiques et les albums à écrans digitaux. C’est un beau gâchis dans lequel Bolt patauge, faisant tout de même attention de ne pas briser davantage, contournant et calculant afin d’éviter la pulvérisation définitive de tel ou tel débris déjà irrécupérable – on ne sait jamais jusqu’où va la valeur sentimentale, et on ne veut rien sur la conscience, alors les précautions se prennent tout seul.
Ce qui survie, ce qui témoigne un tant soi peu d’activités ancestrales ce sont les ultimes vieilleries : des photographies papiers, une poignée de polaroïds qu’échappa un album cartonné à la couverture mal en point, rongée de micromycètes, probablement tombé à son tour d’un guéridon rétractable. Sur celles-ci sourient des gens que Bolt sent différents, plus heureux, rectifions donc : très différents. Ils semblent moins lourds de tout le passé de l’Homme, pleins d’histoires neuves à vivre ou effectivement vécues, de projets en tête. Comment dire, en ce temps, on faisait l’Histoire. Aujourd’hui, on le sait, tout n’est que reprise, répétition, copie, remake de films plutôt piètres de l’âge d’or européen et, malheureusement, cela implique beaucoup de comédies musicales.
Reportages
*
Cette étrange peur de mourir en ville, entre les bétons. Ces vieillards moribonds attirés par la campagne comme des mouches par le miel et la lumière. C’est le regain d’un ancien lieu, d’une divinité verte où ils jouaient encore. Et, lentement, tout tend vers l’oblitération entière de cette ancienne terre. Bien vite, les vieillards n’auront plus joué qu’en ville. Ce sera la fin — du moins au niveau d’une telle ampleur — du goût, sui generis dans la mort, de retour. Nul quidam, et jamais plus, ne voudra tout recommencer; il n’y aura plus d’autres vies, d’autres temps, d’autres désirs comme des mystères bien gardés et révélés dans la mort — à l’agonisant, mais aussi aux autres, aux enfants, aux témoins d’une dégradation, d’une dissipation ou d’une palimpsestisation — car il n’y aura plus d’autres lieux.
*
Cette étape de la vie où l’on sent nos amis devenus affreusement stupides; où l’on ne sait plus ensemble que dire de niaises paroles, d’insignifiantes bêtises — l’on n’ose les chasser de notre entourage. Ils sont seuls représentants d’une mémoire, d’un passé auquel on s’accroche un peu par fierté. Ils sont le site: on rebâtit des villes, puis d’autres, sur des ruines. S’inquiète-t-on de l’indice de malheur que déclame le chicot des murs? C’est la bêtise; et bien vite on s’accorde sur son utilité: les cartes persistent, la terre maniée — c’est dire habitée — survit, le cartographe s’assoupit contre le marbre du monde, les deux mains sur le battement discret de son cœur.
*
L’appréhension de l’orage, le vent, quand tout s’accélère.
C’est «la pesanteur alarmante de l’événement» gracquienne; et qui prouve que la nature est aussi une fiction qui s’agriffe à son nœud, qui résiste à son aspiration malheureuse vers le dénouement — car la mort est sans intérêt: elle n’a plus la tension de l’histoire.
*
Un nuage devant le soleil. Sur le bureau de chêne, la lumière bat en retraite, se retire en ordre de bataille. Je glisse ma main sur le bois lisse. La chaleur subsiste à la lumière.
Est-ce une vie?
*
Je ne suis plus guère capable d’écrire limpidement! Chaque phrase m’apparaît trop courte; celle-ci. Ou trop longue pour le lecteur (mais jamais pour moi, l’écrivain — lorsque je le suis: si rarement). Comme le juste milieu est injuste! Et menteur de surcroît envers moi. Bientôt ma phrase aura plus de virgules que de mots…
Mais, c’est peut-être ainsi qu’il nous faut écrire: sans but, sans souci et sans accouplements qui ne seraient pas signifiés, montrés du doigt par un signe. Aussi, faut-il peut-être écrire en trébuchant, en percutant chaque pierre, en mordant chaque poussière; nous refuserons ainsi l’apparence première de chaque route, l’allure du relief (et ralentissons, remodelons…)
La phrase sans ponctuation intérieure me semble si nue, si vide; oui, elle est nue comme un vers. Encore, elle est trop souvent percutante, et l’on s’en blase si vite.
Moralisons: Les phrases doivent sinuer vers leur but afin que l’on voit un peu de paysage.
Davantage! permettons-nous parfois l’audace d’une flânerie.
Cette étrange peur de mourir en ville, entre les bétons. Ces vieillards moribonds attirés par la campagne comme des mouches par le miel et la lumière. C’est le regain d’un ancien lieu, d’une divinité verte où ils jouaient encore. Et, lentement, tout tend vers l’oblitération entière de cette ancienne terre. Bien vite, les vieillards n’auront plus joué qu’en ville. Ce sera la fin — du moins au niveau d’une telle ampleur — du goût, sui generis dans la mort, de retour. Nul quidam, et jamais plus, ne voudra tout recommencer; il n’y aura plus d’autres vies, d’autres temps, d’autres désirs comme des mystères bien gardés et révélés dans la mort — à l’agonisant, mais aussi aux autres, aux enfants, aux témoins d’une dégradation, d’une dissipation ou d’une palimpsestisation — car il n’y aura plus d’autres lieux.
*
Cette étape de la vie où l’on sent nos amis devenus affreusement stupides; où l’on ne sait plus ensemble que dire de niaises paroles, d’insignifiantes bêtises — l’on n’ose les chasser de notre entourage. Ils sont seuls représentants d’une mémoire, d’un passé auquel on s’accroche un peu par fierté. Ils sont le site: on rebâtit des villes, puis d’autres, sur des ruines. S’inquiète-t-on de l’indice de malheur que déclame le chicot des murs? C’est la bêtise; et bien vite on s’accorde sur son utilité: les cartes persistent, la terre maniée — c’est dire habitée — survit, le cartographe s’assoupit contre le marbre du monde, les deux mains sur le battement discret de son cœur.
*
L’appréhension de l’orage, le vent, quand tout s’accélère.
C’est «la pesanteur alarmante de l’événement» gracquienne; et qui prouve que la nature est aussi une fiction qui s’agriffe à son nœud, qui résiste à son aspiration malheureuse vers le dénouement — car la mort est sans intérêt: elle n’a plus la tension de l’histoire.
*
Un nuage devant le soleil. Sur le bureau de chêne, la lumière bat en retraite, se retire en ordre de bataille. Je glisse ma main sur le bois lisse. La chaleur subsiste à la lumière.
Est-ce une vie?
*
Je ne suis plus guère capable d’écrire limpidement! Chaque phrase m’apparaît trop courte; celle-ci. Ou trop longue pour le lecteur (mais jamais pour moi, l’écrivain — lorsque je le suis: si rarement). Comme le juste milieu est injuste! Et menteur de surcroît envers moi. Bientôt ma phrase aura plus de virgules que de mots…
Mais, c’est peut-être ainsi qu’il nous faut écrire: sans but, sans souci et sans accouplements qui ne seraient pas signifiés, montrés du doigt par un signe. Aussi, faut-il peut-être écrire en trébuchant, en percutant chaque pierre, en mordant chaque poussière; nous refuserons ainsi l’apparence première de chaque route, l’allure du relief (et ralentissons, remodelons…)
La phrase sans ponctuation intérieure me semble si nue, si vide; oui, elle est nue comme un vers. Encore, elle est trop souvent percutante, et l’on s’en blase si vite.
Moralisons: Les phrases doivent sinuer vers leur but afin que l’on voit un peu de paysage.
Davantage! permettons-nous parfois l’audace d’une flânerie.
Poliment
Polémiquons, pour le plaisir, et dénichons sous les embarras génésiques du plus taciturne lecteur une première porte condamnée: celle de l’indignation — peut-être s’avérera-t-elle l’issue désirée vers l’insurrection du coeur…
***
«Soyons décontractés et décrispons nos vulves, retroussons nos prépuces comme des bras de chemises: les scandales se font en sandales» — Un vacancier
Nous ouvrons un bouquin, et la glaire nous coule entre les doigts. Soyons franc; trop de publications font maintenant partie de ce redlight littéraire dans lequel le livre — sous prétexte d’une âme qui se livre — est devenu la vitrine d’une vulve, d’une queue.
Or, faisons donc de ces lignes le manifeste d’un certain nostalgisme! Et souvenons-nous de l’oeuvre qui se plaisait à contourner l’obstacle des moiteurs pour atteindre l’idée.
Sommes-nous réactionnaires? Oui. Et notre âme, comme la peau rougissante au contact de l’intrus, se refuse à cette crise du «Je» prostitué. Clarifions: nous ne nous dressons pas contre le sexe — et qui oserait, en ces jours si ouverts, aller contre nature? car nous ne sommes plus aussi haut — mais bien contre l’homodiégétique/extradiégétique qui, à coup de scènes crues et dépoétisées, suce le lecteur d’un bout à l’autre du texte (prenons ici l’exemple du Putain de la charmante mademoiselle Arcand). Et pourquoi tant d’attentions? Afin de gêner le lectorat, afin de lui dire qu’il est pervers parce qu’il lit.
Résumons, plus rien n’élève; et les livres nous disent que nous sommes coupable de les lire. Quoi d’autre encore!? Nous lisons à crédit; il faut rembourser l’auteur, il faut le remercier de ses précieuses confidences: elles guideront nos vies! Et ne nous manquent-ils pas, parfois, en nos coeurs, ces confesseurs de jadis qui offraient aux griefs quotidiens la détente d’un déversoir? ceux-là même qui permettraient l’élimination de quelques plaintes publiées de banlieues, leurs éradications de toute la surface des tablettes? Rendons donc à César: ils empêchaient le pire.
Encore, souvenons-nous de nos aînés qui, tout à fait gratuitement, accomplissaient chaque dimanche la même tâche que celle qu’accomplissent ces écrivains dont notre époque nous honore; seulement, ils ne s’usaient pas sur la route de deux cents pages, ne gaspillaient pas de papier, et surtout, dans l’encre et dans les babillages, ne perdaient pas notre temps. Mais, voyez comme est magnanime le lecteur; il donne une chance, il lit jusqu’au bout, par respect. Et quand donc disparaîtra cette peur de dire que le livre, oui, de nos jours, répétons-le, peut nous faire perdre notre temps! Voilà la véritable révolution littéraire des dernières années.
Enfin, il nous faut contrebalancer la glissade lubrifiée du texte, mettre fin au généralat du cul. Parlons d’autre chose; le sexe n’est qu’un tremplin vers l’essentiel. La poésie s’Hérode; étamons-la de règles nouvelles, de fraîcheurs. Et, bien davantage, contemplons la forme — que m’importe la peau, toujours si semblable, que cache de beaux vêtements? — levons notre regard; et sachez, ô vous! réfractaires qui vous complaisez dans le linceul des lits, que certaines étoiles paraissent tendres comme des chairs.
Sinon, que vos répliques soient violentes.
***
«Soyons décontractés et décrispons nos vulves, retroussons nos prépuces comme des bras de chemises: les scandales se font en sandales» — Un vacancier
Nous ouvrons un bouquin, et la glaire nous coule entre les doigts. Soyons franc; trop de publications font maintenant partie de ce redlight littéraire dans lequel le livre — sous prétexte d’une âme qui se livre — est devenu la vitrine d’une vulve, d’une queue.
Or, faisons donc de ces lignes le manifeste d’un certain nostalgisme! Et souvenons-nous de l’oeuvre qui se plaisait à contourner l’obstacle des moiteurs pour atteindre l’idée.
Sommes-nous réactionnaires? Oui. Et notre âme, comme la peau rougissante au contact de l’intrus, se refuse à cette crise du «Je» prostitué. Clarifions: nous ne nous dressons pas contre le sexe — et qui oserait, en ces jours si ouverts, aller contre nature? car nous ne sommes plus aussi haut — mais bien contre l’homodiégétique/extradiégétique qui, à coup de scènes crues et dépoétisées, suce le lecteur d’un bout à l’autre du texte (prenons ici l’exemple du Putain de la charmante mademoiselle Arcand). Et pourquoi tant d’attentions? Afin de gêner le lectorat, afin de lui dire qu’il est pervers parce qu’il lit.
Résumons, plus rien n’élève; et les livres nous disent que nous sommes coupable de les lire. Quoi d’autre encore!? Nous lisons à crédit; il faut rembourser l’auteur, il faut le remercier de ses précieuses confidences: elles guideront nos vies! Et ne nous manquent-ils pas, parfois, en nos coeurs, ces confesseurs de jadis qui offraient aux griefs quotidiens la détente d’un déversoir? ceux-là même qui permettraient l’élimination de quelques plaintes publiées de banlieues, leurs éradications de toute la surface des tablettes? Rendons donc à César: ils empêchaient le pire.
Encore, souvenons-nous de nos aînés qui, tout à fait gratuitement, accomplissaient chaque dimanche la même tâche que celle qu’accomplissent ces écrivains dont notre époque nous honore; seulement, ils ne s’usaient pas sur la route de deux cents pages, ne gaspillaient pas de papier, et surtout, dans l’encre et dans les babillages, ne perdaient pas notre temps. Mais, voyez comme est magnanime le lecteur; il donne une chance, il lit jusqu’au bout, par respect. Et quand donc disparaîtra cette peur de dire que le livre, oui, de nos jours, répétons-le, peut nous faire perdre notre temps! Voilà la véritable révolution littéraire des dernières années.
Enfin, il nous faut contrebalancer la glissade lubrifiée du texte, mettre fin au généralat du cul. Parlons d’autre chose; le sexe n’est qu’un tremplin vers l’essentiel. La poésie s’Hérode; étamons-la de règles nouvelles, de fraîcheurs. Et, bien davantage, contemplons la forme — que m’importe la peau, toujours si semblable, que cache de beaux vêtements? — levons notre regard; et sachez, ô vous! réfractaires qui vous complaisez dans le linceul des lits, que certaines étoiles paraissent tendres comme des chairs.
Sinon, que vos répliques soient violentes.
Manières
(24 aveux)
Imaginez un homme qui voyage de motel en motel. Il n’a rien à faire. Il écrit le soir. Il avoue sa vie.
1ere nuit :
Disons que je dirai ceci de mon travail : «Montaigne malmené».
Un jour j’ai pris un cahier et j’ai noté tous les jours de ma vie qui étaient passés. En-dessous de chaque date, je me suis efforcé d’écrire un souvenir d’un paragraphe environ. Ensuite, j’ai encerclé la date sous laquelle se présentait la plus belle phrase : «Je me suis marié hier sans emprunter d’argent à la banque» (et en effet, sous la date précédente on pouvait bien lire : «je me marie aujourd’hui»). Dans la marge, j’ai griffonné une petite notule qui disait : «le plus beau jour de ma vie». J’ai tracé à partir de cette phrase une flèche qui au trois-quarts de sa route se scindait en deux et la reliait à la fois au jour de mon mariage et à son lendemain. Entre les deux branches de la flèche, dans le creux de sa division, j’ai placé un point d’interrogation.
J’ai déjà possédé un avenir, il me semble – si je continuais cette phrase elle deviendrait lyrique.
Je vois des attentats suicides à la télévision. Quand la vieille voiture des terroristes explose, je ferme le téléviseur. J’ai ainsi l’impression d’être dans l’action : la déflagration a soufflée les lignes électriques près de chez moi, à fait éclater ma télévision, m’a crevée les yeux ou m’a tuée.
À chaque fois que je change de chaîne j’ai l’impression de changer de soirée. Parfois, je vis trois nuits en une seule. La télévision rallonge ma vie.
Je me force pour écrire comme on force une anorexique à manger. Je pense que ça paraît.
Je voudrais une voiture et une maison, mais c’est beaucoup. Une femme dedans mettrait peut-être de la couleur.
Quand je veux me suicider (assez souvent) je me demande «comment?» avant «pourquoi?». L’envie me passe.
Parfois l’envie du suicide persiste. Alors je tape sur Internet les mots : «se suicider». La première page qui apparaît est intitulée «comment se suicider avec des médicaments». C’est une page factice. Je clique dessus et je tombe sur un forum contenant un message contre le suicide. Le message me propose de continuer à le lire et de m’aider. Je lis que je dois bien réfléchir avant de commettre un acte irréfléchi. Je comprends qu’Internet n’est pas aussi utile qu’on le dit.
Je suis 34900 fois sur Internet me dit Google. Et ce n’est même pas moi.
2e nuit :
Il y a une fille qui vient vers moi avec de beaux yeux et une chevelure rageuse. Le problème est que c’est la mienne.
La phrase française la voici. Il n’y a pas de quoi s’emporter.
J’aime mieux mourir que d’écrire pour ma mère. Je me souviens de ses bras. Je la regardais ne pas me tenir. Je ne dis pas que j’ai manqué d’affection. Cela me ferait trop de peine.
Je cherche l’amour dans les bus. Je descends toujours déçu.
Maintenant il est minuit. Je peux vous faire croire n’importe quoi. Il n’est peut-être pas minuit. Voilà les grandes questions que soulève la littérature.
Il est deux heures.
3e nuit :
Dans la rue il y a le vide. Je vais marcher sur le trottoir. Si un autre homme regarde par sa fenêtre et qu’il me voit il se dira que la ville n’est pas vide. Le con.
Sur des disques compacts vierges je grave des chansons piratées. Je ne les écoute même pas. Elles sont gratuites.
Une fissure fend une dalle de la salle de bain en deux. Je pense que si j’avais été Robbe-Grillet j’aurais écrit un livre là-dessus. J’aurais été pertinent.
Une histoire s’immisce dans mon projet. J’ai vu à ma fenêtre l’esclandre d’un couple. L’homme a frappé la femme qui est tombée. Il est ensuite monté dans sa voiture et s’est envolé. Je suis sorti de la chambre. J’ai descendu l’escalier en fer qui mène au trottoir. Je me suis penché sur la femme et je lui ai parlé. C’est une blague. Je suis resté ici et j’ai écris ces phrases.
Le massacre des chiens russes par les Allemands durant l’offensive d’été de mille neuf cent quarante-deux est un fait peu connu. Ne pouvant stopper l’avancée des panzers de la Werhmacht, les russes dressent des chiens chargés d’explosifs afin qu’ils se glissent sous les chars et les fassent sauter. Les Nazis comprennent vite le stratagème. Ils enrayent l’attaque canine en abattant tous les chiens à vu, enrôlés ou non, cockers ou danois. Je me demande s’ils abattaient aussi froidement les bergers allemands. Je pense souvent que les Russes ont choisi Laïka afin d’honorer tous ses frères morts à la guerre. Sinon ils auraient très bien pu prendre un babouin.
C’est le livre de la dernière chance. Celui qu’écrit l’écrivain raté qui veut encore réussir. J’ai possédé bien des choses dans ma vie. Ça ne vaut pas la gloire de voir son nom ailleurs que sur un chèque. Je dis tout ça mais je ne suis pas un écrivain raté. Je ne suis même pas un écrivain. Je vous ai bien eu.
Une phrase de plus ou de moins, vraiment, quelle différence?
Peut-être que ma vie va s’améliorer.
Imaginez un homme qui voyage de motel en motel. Il n’a rien à faire. Il écrit le soir. Il avoue sa vie.
1ere nuit :
Disons que je dirai ceci de mon travail : «Montaigne malmené».
Un jour j’ai pris un cahier et j’ai noté tous les jours de ma vie qui étaient passés. En-dessous de chaque date, je me suis efforcé d’écrire un souvenir d’un paragraphe environ. Ensuite, j’ai encerclé la date sous laquelle se présentait la plus belle phrase : «Je me suis marié hier sans emprunter d’argent à la banque» (et en effet, sous la date précédente on pouvait bien lire : «je me marie aujourd’hui»). Dans la marge, j’ai griffonné une petite notule qui disait : «le plus beau jour de ma vie». J’ai tracé à partir de cette phrase une flèche qui au trois-quarts de sa route se scindait en deux et la reliait à la fois au jour de mon mariage et à son lendemain. Entre les deux branches de la flèche, dans le creux de sa division, j’ai placé un point d’interrogation.
J’ai déjà possédé un avenir, il me semble – si je continuais cette phrase elle deviendrait lyrique.
Je vois des attentats suicides à la télévision. Quand la vieille voiture des terroristes explose, je ferme le téléviseur. J’ai ainsi l’impression d’être dans l’action : la déflagration a soufflée les lignes électriques près de chez moi, à fait éclater ma télévision, m’a crevée les yeux ou m’a tuée.
À chaque fois que je change de chaîne j’ai l’impression de changer de soirée. Parfois, je vis trois nuits en une seule. La télévision rallonge ma vie.
Je me force pour écrire comme on force une anorexique à manger. Je pense que ça paraît.
Je voudrais une voiture et une maison, mais c’est beaucoup. Une femme dedans mettrait peut-être de la couleur.
Quand je veux me suicider (assez souvent) je me demande «comment?» avant «pourquoi?». L’envie me passe.
Parfois l’envie du suicide persiste. Alors je tape sur Internet les mots : «se suicider». La première page qui apparaît est intitulée «comment se suicider avec des médicaments». C’est une page factice. Je clique dessus et je tombe sur un forum contenant un message contre le suicide. Le message me propose de continuer à le lire et de m’aider. Je lis que je dois bien réfléchir avant de commettre un acte irréfléchi. Je comprends qu’Internet n’est pas aussi utile qu’on le dit.
Je suis 34900 fois sur Internet me dit Google. Et ce n’est même pas moi.
2e nuit :
Il y a une fille qui vient vers moi avec de beaux yeux et une chevelure rageuse. Le problème est que c’est la mienne.
La phrase française la voici. Il n’y a pas de quoi s’emporter.
J’aime mieux mourir que d’écrire pour ma mère. Je me souviens de ses bras. Je la regardais ne pas me tenir. Je ne dis pas que j’ai manqué d’affection. Cela me ferait trop de peine.
Je cherche l’amour dans les bus. Je descends toujours déçu.
Maintenant il est minuit. Je peux vous faire croire n’importe quoi. Il n’est peut-être pas minuit. Voilà les grandes questions que soulève la littérature.
Il est deux heures.
3e nuit :
Dans la rue il y a le vide. Je vais marcher sur le trottoir. Si un autre homme regarde par sa fenêtre et qu’il me voit il se dira que la ville n’est pas vide. Le con.
Sur des disques compacts vierges je grave des chansons piratées. Je ne les écoute même pas. Elles sont gratuites.
Une fissure fend une dalle de la salle de bain en deux. Je pense que si j’avais été Robbe-Grillet j’aurais écrit un livre là-dessus. J’aurais été pertinent.
Une histoire s’immisce dans mon projet. J’ai vu à ma fenêtre l’esclandre d’un couple. L’homme a frappé la femme qui est tombée. Il est ensuite monté dans sa voiture et s’est envolé. Je suis sorti de la chambre. J’ai descendu l’escalier en fer qui mène au trottoir. Je me suis penché sur la femme et je lui ai parlé. C’est une blague. Je suis resté ici et j’ai écris ces phrases.
Le massacre des chiens russes par les Allemands durant l’offensive d’été de mille neuf cent quarante-deux est un fait peu connu. Ne pouvant stopper l’avancée des panzers de la Werhmacht, les russes dressent des chiens chargés d’explosifs afin qu’ils se glissent sous les chars et les fassent sauter. Les Nazis comprennent vite le stratagème. Ils enrayent l’attaque canine en abattant tous les chiens à vu, enrôlés ou non, cockers ou danois. Je me demande s’ils abattaient aussi froidement les bergers allemands. Je pense souvent que les Russes ont choisi Laïka afin d’honorer tous ses frères morts à la guerre. Sinon ils auraient très bien pu prendre un babouin.
C’est le livre de la dernière chance. Celui qu’écrit l’écrivain raté qui veut encore réussir. J’ai possédé bien des choses dans ma vie. Ça ne vaut pas la gloire de voir son nom ailleurs que sur un chèque. Je dis tout ça mais je ne suis pas un écrivain raté. Je ne suis même pas un écrivain. Je vous ai bien eu.
Une phrase de plus ou de moins, vraiment, quelle différence?
Peut-être que ma vie va s’améliorer.
Inscription à :
Articles (Atom)